Rencontre de la femme russe et de la Famille Russe

Les Familles Russes

La famille reste en Russie une structure forte, qui permet à la société de résister à l’effondrement de l’éco­nomie. Entre frères et sœurs, on s’entraide. Les grands- parents trouvent refuge chez leurs enfants. Le logement ne compte que deux pièces ? Qu’à cela ne tienne ! On se serrera, parents et enfants, dans une des pièces, pour laisser l’autre à l’aieul sans ressources ou malade.


Néanmoins, rien n’est plus éloigné de l’ancienne cel­lule bourgeoise française, close et étouffante, que la famille russe. C’est une structure forte, mais non repliée sur elle-même : ouverte, au contraire, grande ouverte, accueillante. La famille russe qui m’a reçu à Paris quand j’avais vingt-trois ans m’avait adopté comme un fils, sans chercher à savoir qui j’étais : il suffisait que je fusse amené par leur fils pour être admis sur un pied d’égalité. Chez moi, à la maison, si je rentrais avec un nouveau camarade, ma mère m’assaillait de questions : comment s’appelle-t-il ? Tu l’as rencontré où ? D’où vient-il ? Que font ses parents ? Etc. D’abord, la suspi­cion (ne serait-ce pas une « mauvaise » fréquentation ?), puis l’enquête, enfin le jugement, hâtif et la plupart du temps sévère, suivi du conseil, voilé ou explicite : j’es­père que tu ne vas pas perdre trop de temps avec lui.

Chez les D., aucune demande, aucun papier à mon­trer, aucun renseignement à fournir. La famille russe, dont ils étaient un échantillon exemplaire, montrait son incroyable disposition à élargir son cercle, sans poser de conditions. Les D. ne roulaient pas sur l’or : pour ce prince en exil, arrivé à Paris lors de la première émigra­tion, les fins de mois étaient difficiles ; mais le petit appartement du fond du XVe arrondissement toujours plein, de cousins fauchés, de connaissances venues dire bonjour de Sèvres ou de Meudon, de vieux émigrés du quartier, d’amis des enfants. Table ouverte et généreusement couverte : de si peu de revenus qu’on disposât, il y avait toujours des harengs, des concombres et de la vodka à partager avec ceux qui frappaient à la porte. Cette table, installée au milieu de la salle à manger, la remplissait tout entière. De forme éminemment symbo­lique, elle n’était ni ronde ni carrée, mais ovale, avec des rallonges, afin que nul n’en fût écarté faute de place.

Et pour que le visiteur, quel qu’il fût, connu ou inconnu, se sentît « bien ». La langue russe a un mot admirable, intraduisible en français, ouyoutno, qui signifie quelque chose entre « confortable » et « repo­sant pour l’âme ». Notion à la fois physique et morale. Le mot allemand gemütlich serait le plus voisin. Ouyoutno désigne une nuance d’atmosphère, une sorte de repos sentimental, un état où l’on ne désire rien d’autre que ce dont on jouit présentement. En musique, les flûtes pastorales de Bach suggéreraient cet état. Chez les D., c’était ouyoutno au suprême degré.

Faire la rencontre d'une belle femme russe

Plus tard, à Saint-Pétersbourg, j’ai retrouvé, dans les quelques familles où j’ai été introduit, et qui étaient d’origine sociale très différente - le seul point commun étant la précarité économique -, le même climat, la même chaleur, la même disponibilité pour celui qui se présente et qu’on reçoit en hôte sacré, comme aux temps d’Homère, sans le juger, sans soupeser sa valeur, sans chercher à savoir de quel milieu il vient et qui il est.

Les Italiens ne sont pas moins chaleureux, avec cette différence considérable qu’ils se réservent un territoire, où l’étranger n’a point accès. Ils vous invitent volon­tiers quand vous êtes de passage, mais jamais chez eux, même si vous avez avec eux des relations de longue date et très amicales. On va au restaurant, car la maison, la casa, domaine de la mamma, de l’épouse, des enfants, n’est pas ouverte à tous. L’antique principe du gynécée clos, le partage de la vie sociale et de la vie privée en deux compartiments étanches subsistent. Les Russes, eux, ne gardent rien de côté. De même qu’ils n’ont pas de compte en banque et que la notion d’épargne leur est presque inconnue, de même l’idée de se ménager, à l’abri des regards d’autrui, un domaine privé, ne leur viendrait pas à l’esprit.


Leur littérature, d’Aksakov à Bounine, regorge de souvenirs d’enfance heureuse. Les seules familles pathogènes se trouvent chez Dostoïevski, mais la plu­part des Russes voient dans l’auteur des Frères Kara­mazov un écrivain allogène, qui n’exprime pas ce qu’ils sont vraiment. Les portraits de famille où ils se recon­naissent sont ceux que leur tendent un Pouchkine, un Tolstoï, un Tourgueniev.

T., qui vit avec sa femme et sa fille dans un deux pièces de la banlieue pétersbourgeoise, me propose chaque fois que je lui annonce mon arrivée, de m’en céder une pour le temps de mon séjour. Ils dormiront à trois dans quinze mètres carrés, ce ne sera pas une affaire pour eux. Pourtant, je les connais à peine. Mais « famille », pour eux, signifie le contraire de ce qu’elle signifie en Occident.

La famille russe entoure, sans enfermer ; encourage, sans vérifier ; aide, sans contrôler ; protège, sans exclure. Au lieu de se définir par le champ qu’elle occupe et de défendre ses frontières contre l’extérieur, elle se veut lieu de passage, espace de liberté. Le sens du mien et du tien manque aux Russes. Ils ne pensent jamais : ma maison, mon foyer, mes enfants. Il faut bien avoir une maison et un foyer pour habiter et dormir, mais de cette nécessité matérielle ne découle aucun sentiment de propriété morale. L’univers est une grande famille, qui n’appartient qu’à Dieu. Tous les êtres humains en font partie. Chacun, enfant de Dieu, doit être traité comme tel.

Femmes de Russie

Carlo Levi, lors de son voyage en URSS, en 1956, notait chez les femmes un « manque absolu, volontaire et ostentatoire, de tout érotisme, remplacé par d’autres idéaux». C’est l’image que j’avais des femmes russes avant d’aller en Russie, image popularisée par le cinéma soviétique. On voyait des paysannes et des ouvrières en tenue de travail, fagotées n’importe comment dans des vêtements informes. Négation du corps, dont les lignes cessaient d’être visibles. A l’an­cien idéal de la femme objet de désir, s’était substitué l’idéal de la femme utile, qu’on admire pour son cou­rage et sa capacité à produire.

De ces femmes sans féminité, il y en a encore beau­coup dans la Russie d’aujourd’hui. Les églises, les can­tines, les vestiaires sont tenus par des babouchkas sans âge ni figure. Emmitouflées dans des châles, agressive­ment disgracieuses, les employées de bureau, les ven­deuses de magasin, les conductrices de tramways ont renoncé à plaire. Mais une autre espèce se développe aussi. Les femmes jeunes, qui n’ont pas subi le régime de la déféminisation, non seulement ont retrouvé leur féminité, mais avec tant d’éclat que les femmes d’Occi- dent, en comparaison, paraissent dénuées d’attrait. « Vous n’avez plus de femmes, en France ! me disent mes amis russes. Vous ne savez plus ce qu’est une jolie femme ! » Quand on rentre de Moscou, on est surpris en effet par le prosaïsme des femmes françaises. Nulle part comme à Moscou je n’ai vu tant de jolies femmes, et de jolies femmes soignant et mettant en valeur leur beauté : vêtues de robes, non de pantalons, enveloppées de manteaux de fourrure qui leur tombent jusqu’aux pieds, maquillées dès le matin, peintes, fardées, cher­chant à se montrer désirables et usant de tous les moyens pour séduire.


En URSS, c’était la volonté de construire une société sans classes qui avait uniformisé les vêtements et supprimé les artifices de toilette. Une sorte d’évangile de la nature et de la simplicité avait fait le reste. Tous pareils, hommes et femmes, au nom de l’égalité que suppriment les distinctions par l’argent. En Occident, d’autres causes ont abouti au même résultat. La lutte féministe tente d’abolir la différence entre les sexes et interdit aux femmes de chercher à plaire aux hommes qui se précipitent dans les agences matrimoniales russes. L’antique asservissement du sexe faible au sexe fort doit être combattu par tous les moyens. Et quel instrument plus pernicieux de la domination masculine y avait-il que les ornements dont les hommes exigeaient de voir parées les femmes ? Celles-ci avaient si bien intériorisé leur esclavage, qu’elles ne croyaient pas avoir d’autre atout dans la vie que leur apparence. Révolue, cette époque. L’égalité entre les sexes suppose l’égalité dans le paraître. On s’habillera donc tous de la même façon. Finis les talons hauts, les robes moulantes, les apprêts divers qui rendraient aux mâles l'envie de considérer leurs compagnes comme des objets.

La réapparition des jolis vêtements et des soins de toilette en Russie marque la revanche contre la société sans classes et le diktat de la grisaille. Mais, outre la volonté d’afficher qu’elle a de l’argent et qu’elle peut le dépenser en superflu, une coquette russe, aujourd’hui, polémique tout autant - même si c’est de manière inconsciente - contre l’Occident, la mode unisexe de l’Occident et la nouvelle grisaille qui résulte d’une société sans sexes.

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